Retrouver Nathalie Forestier, chief happiness officer chez Just Eat et Amélie Motte, CHO et co-fondatrice de l’Académie Spinoza, dans une interview de Martyna Pawlak pour Le Monde.
Retrouver l’interview ci-dessous :

 

« Chief happiness officer » en entreprise, entre chouchoutage et quête de productivité
« Etre chargé de veiller au bien-être des salariés est un métier de moins en moins marginal en France.

Par Nicolas Lepeltier Publié le 23 mars 2019 à 15h08 – Mis à jour le 25 mars 2019 à 09h33

 

Des salariés de Just Eat se retrouvent dans un espace réservé à la détente, à Paris, le 14 février.
Des salariés de Just Eat se retrouvent dans un espace réservé à la détente, à Paris, le 14 février. MARTYNA PAWLAK POUR LE MONDE
« Où va le travail ? ». « On fait le point sur la Saint-Valentin ? Du croustillant à nous annoncer ? » Autour de Nathalie Forestier, dans une petite salle ouverte sur un vaste open space, sept salariés de Just Eat consultent leur ordinateur portable. Au menu de la réunion : la « fête des amoureux », organisée dans l’entreprisejeudi 14 février. A moins d’une semaine de l’événement, quelques détails restent à régler.

« On a réservé une manucure et un barbier de 14 heures à 18 heures, répond une salariée.

— Très bien. Et question déco ?, rebondit Nathalie.

— On peut commander des ballons gonflables et des Post-It en forme de cœur », suggère une autre.

— Parfait. Du love, du love, du love », s’enthousiasme Nathalie.

Nathalie Forestier est « chief happiness officer » (CHO) chez Just Eat (ex-Allo Resto). Salariée depuis une douzaine d’années de cette entreprise parisienne de livraison de repas à domicile, elle est chargée, comme l’indique la traduction française de son poste – « responsable du bonheur » –, de veiller au bien-être des salariés.

Nathalie Forrestier, « chief happiness officer » de Just Eat, prépare des activités pour la Saint-Valentin, le 14 février.
Nathalie Forrestier, « chief happiness officer » de Just Eat, prépare des activités pour la Saint-Valentin, le 14 février. MARTYNA PAWLAK POUR LE MONDE
Happy lunchs entre collègues, birthday parties, séminaires, ateliers de codéveloppement… Nathalie a carte blanche « pour favoriser la cohésion entre les équipes ». Cela passe par de l’événementiel interne, mais pas seulement. La dynamique quadragénaire, en jeans et sweat à capuche, assure que ses missions« sont très variées » :

« C’est moins visible, mais je fais aussi en sorte que les pratiques managériales soient comprises de tous. A l’écoute, prête à désamorcer les conflits potentiels. »

Portrait d’une CHO : Chief Happiness Officer, « c’est un poste qui se construit autour d’un profil »
Un bien-être… stratégique
Née dans la Silicon Valley au début des années 2000, le métier de CHO en entreprise fait une timide percée en France depuis trois ou quatre ans. Si les laboratoires Boiron ont fait figure de pionniers du « management humaniste » dès les années 1980, c’est la diffusion en 2015 sur Arte d’un documentaire de Martin Meissonnier intitulé Le Bonheur au travail, qui a lancé la mode : le bien-être des salariés devenait stratégique.

Le nombre de CHO reste encore marginal en France – quelques centaines tout au plus, essentiellement des femmes –, mais la fonction a séduit des grands groupes, comme Kiabi, Decathlon, Bouygues, Carrefour ou encore Publicis.« Contrairement aux idées reçues, on est plus CAC 40 que start-up », assure Olivier Toussaint, cofondateur du Club des CHO, qui fédère des entreprises et des professionnels « sensibles à la question du management humaniste ».

Espace réservé à la détente dans l’entreprise Just Eat, à Paris.
Espace réservé à la détente dans l’entreprise Just Eat, à Paris. MARTYNA PAWLAK POUR LE MONDE
Derrière cette image « feel good » et bienveillante des CHO se cache cependant un objectif de rentabilité, résumé d’une formule : un salarié heureux est un salarié qui produit plus. Gilles Raison, le directeur général de Just Eat France, le confirme volontiers : « On n’est pas le Club Med, on est là pour créer de la performance économique. Mais on est persuadés que pour rendre nos salariés plus investis, cela passe par le bien-être au travail. »

« C’est un peu notre maman à tous »
Les locaux de Just Eat, en ce jour de Saint-Valentin, ont des faux airs de Club Med. La vaste salle détente, au milieu de laquelle trônent une cuisine américaine avec dosettes de café et pâte à tartiner en libre-service, un baby-foot ou encore une table de ping-pong, est aux couleurs de l’amour. Pétales de roses en papier, ballons gonflables, Post-It « enamourés » : rien ne manque. Un employé passe en trottinette, un petit groupe s’amuse à Mario Kart sur un téléviseur XXL, d’autres jouent aux cartes dans un canapé. L’ambiance est détendue : la moyenne d’âge de la petite centaine de salariés n’excède pas 31 ans. Un peu à l’écart, la barbière donne ses premiers coups de ciseaux, tandis que l’atelier manucure vient de débuter.

L’« atelier » manicure pour la Saint-Valentin, dans les locaux de Just Eat, à Paris, le 14 février.
L’« atelier » manicure pour la Saint-Valentin, dans les locaux de Just Eat, à Paris, le 14 février. MARTYNA PAWLAK POUR LE MONDE
« C’est super agréable de se faire chouchouter, surtout au boulot », savoure une salariée. « Nathalie ? C’est un peu notre maman à tous », résume Eric, responsable grands comptes. Si le « doyen » de l’entreprise (60 ans) avoue ne pas être « le meilleur client » des événements organisés par la CHO, il assure que le rôle de cette dernière est essentiel. Roberto, manageur depuis trois ans, opine :

« Il y a des DRH qui ne font pas leur boulot, alors s’il y a besoin de CHO pour améliorer les RH, pourquoi pas… »

Services de conciergerie, cours de yoga, espaces détente ou encore tournois sportifs, apéros et soirées anniversaire… tout est fait pour créer du lien et faciliter la vie des salariés. Parfois jusqu’à la caricature. « C’est vrai que certains reportagesnous ont fait du tort , reconnaît Sarah Baron, CHO chez Oxiane, une société de services informatiques. On est vite tombé dans le cliché baby-foot et bar à smoothies bio. Ça fait partie de notre job, mais ça n’en représente qu’une petite partie. »

Injonction au bonheur et asservissement ?
Amélie Motte, CHO du think tank la Fabrique Spinoza, le reconnaît volontiers : « Si le chief happiness officer est réduit au gentil organisateur d’apéritifs, son influence sera faible. L’entreprise doit être sincère, elle ne doit pas faire du “happy washing”. » Il existe, selon elle, plusieurs profils de CHO, parmi lesquels certains agissent à la transformation profonde de l’entreprise. Une minorité, admet-elle toutefois.

Alors les CHO : francs-tireurs du management moderne ou poudre aux yeux ? Depuis quelques mois, ils font face à une vague de « happy bashing » portée notamment par deux livres, parus à l’été 2018 : Happycratie (Premier Parallèle, 260 p., 21 euros) et La Comédie (in)humaine (Editions de l’observatoire, 176 p., 17 euros). Leurs auteurs – le docteur en psychologie Edgar Cabanas et la sociologue Eva Illouz pour le premier, l’économiste Nicolas Bouzou et la philosophe Julia de Funès pour le second – dénoncent, entre autres, une injonction au bonheur et une nouvelle forme d’asservissement du salarié.

Pour la Saint-Valentin, manucure et coupe de cheveux ou de barbe sont proposés aux salariés de Just Eat, à Paris.
Pour la Saint-Valentin, manucure et coupe de cheveux ou de barbe sont proposés aux salariés de Just Eat, à Paris. MARTYNA PAWLAK POUR LE MONDE
Les CHO et le bonheur au travail érigé en dogme ne seraient à leurs yeux qu’un outil au service de la direction pour mieux contrôler les salariés. « Il n’y a rien de bienveillant. C’est un prétexte pour augmenter la rentabilité et diminuer l’absentéisme », observe Michel Guillemin, professeur émérite de l’université de Lausanne (Suisse) :

« Je ne doute pas que certains chief happiness officers sont excellents, mais ils ne sont pas toujours employés de manière éthique. Difficile de distinguer les entreprises avec un réel but humaniste de celles qui sont manipulatrices. »

Porosité entre vies professionnelle et privée
Faire miroiter le bonheur au travail et par le travail ferait en outre peser des risques de surinvestissement du salarié pouvant mener jusqu’au burn-out. En cause : une plus grande porosité entre vie professionnelle et vie privée. Comment refuser de travailler plus, le soir à la maison, quand notre entreprise fait tout pour assurer notre bonheur ? Comment dire non à un patron si généreux en attentions ?

Autre critique récurrente, l’ingérence dans la vie privée des salariés. Pour Danièle Linhart, sociologue du travail, on ne saurait imposer le bonheur, qui relève avant tout de critères extérieurs au travail (famille, loisirs, engagement associatif, etc.). La chercheuse au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) voit même dans cette « intrusion dans les émotions » une façon de « compenser une détérioration du contenu du travail » : « Les chief happiness officer, des “DRH de la bienveillance”, sont surtout là pour faire en sorte que les salariés “tiennent” face aux objectifs qu’on leur impose », analyse-t-elle.

Lire notre entretien avec Danièle Linhart : « Les “responsables du bonheur” en entreprise ne soignent pas la souffrance au travail à sa source »
Plutôt que de bonheur – « quelque chose de très personnel » –, il serait préférable de parler de bien-être au travail, « qui relève de la responsabilité de l’entreprise », rétorquent les CHO. « Les collaborateurs ne sont pas dupes, on peut mettre un baby-foot ou une cantine bio, si les conditions de travail ne sont pas bonnes, ça ne marche pas : c’est du cheap happiness officer », tempère Amélie Motte.

Un moyen de fidéliser les millennials
Le métier de CHO souffre par ailleurs d’un déficit de crédibilité, aucun diplôme de CHO ne validant de connaissances particulières en management, en psychologie, en ergonomie, etc. Seuls existent des ateliers, de deux ou trois jours le plus souvent, qui s’adressent essentiellement à des personnes travaillant dans les ressources humaines, désireuses d’élargir leurs compétences. Mais Amélie Motte l’assure, des écoles et des universités réfléchiraient à des cursus de chief happiness officer.

Restent que les « responsables du bonheur » en sont persuadés : le bien-être dans l’entreprise est « une tendance de fond ». « La qualité de vie au travail est un sujet stratégique des trente prochaines années », prophétise Olivier Toussaint, du Club des CHO. Notamment, assurent-ils, unanimes, pour attirer les millennials (les personnes nées après 1980), des salariés exigeants, prêts à faire jouer la concurrence entre employeurs.

Réputés plus difficiles à fidéliser, les millennials accorderaient en effet autant, si ce n’est plus, d’importance à leur environnement de travail qu’au salaire, selon une étude menée en 2017 par l’institut de sondage Viavoice. Cécile, qui a rejoint le service marketing de Just Eat depuis quelques mois, semble en tout cas conquise : « Aller au boulot avec le sourire, c’est devenu essentiel. Si une entreprise me proposait un meilleur salaire mais pas de CHO, je ne partirais pas. »

Notre rubrique « Où va le travail ? »