« COMMENT RÉCONCILIER LES FRANÇAIS AVEC L’ÉCONOMIE ? »

Propositions de la Fabrique Spinoza

 

 

 

En vue du colloque organisé par Génération Entreprise sur le thème « Comment réconcilier les Français avec l’économie ? » le 23 novembre, la Fabrique Spinoza répond aux questions du député Jean-Michel Fourgous lors d’une interview à l’Assemblée Nationale.

Pour le think-tank du bien-être citoyen, la réconciliation est possible pourvu que l’économie intègre dans son spectre ce qui compte vraiment pour les Français.

 

Lire l’article complet en pdf.

Voir l’interview video à l’Assemblée Nationale (à venir).

 

1. Quelle est votre analyse de la culture économique des Français ?

 

On peut opérer un premier constat : il y a un écart grandissant entre la culture économique et les concepts nécessaires à la compréhension du monde. En effet, l’économie se financiarise. A titre d’illustration, le Monde Economique du 3 octobre présentait un lexique financier où y étaient expliqués des termes comme CDS, subprime, titrisation, produit dérivé, CDO, hedge funds, etc. La complexité de ces notions montre que la culture économique des français est insuffisante pour appréhender notre monde, y compris dans ses enjeux économiques macros, comme la crise des dettes souveraines.

 

Une question simple se pose ensuite : à quoi sert cette culture économique et comment permet-elle de se représenter le monde ? Pour être plus spécifique, qu’éclairent des mots comme inflation, croissance, dette ?

Le préambule du le rapport de la commission Stiglitz nous apporte une réponse Stiglitz : « Il semble souvent exister un écart prononcé entre, d’une part, les mesures habituelles des grandes variables socio-économiques comme la croissance, l’inflation, le chômage, etc. et d’autre part, les perceptions largement répandues de ces réalités. Etc. »

Les mesures économiques classiques sont donc biaisées ou décalées voire décorrélées ou intangibles par rapport à la perception du monde des Français.

 

Pour aller plus loin et investiguer ce décalage, on peut s’interroger : est-ce qu’une culture économique et l’économie telle qu’elle est présentée permettent d’appréhender ce qui compte pour les gens ?

Une deuxième réponse nous vient du rapport de la commission Stiglitz : « Il se peut que les statistiques habituellement utilisées ne rendent pas compte de certains phénomènes qui ont une incidence de plus en plus grande sur le bien-être des citoyens. Si, par exemple, les embarras de la circulation peuvent faire croitre le PIB de fait de l’augmentation de la consommation d’essence, il est évident qu’ils n’ont pas le même effet sur la qualité de vie » C’est l’effet Fukushima : si le PIB est certes amputé brutalement suite au tsunami, il connaît ensuite une croissance de rattrapage lié à la nécessité de reconstruire. Cette augmentation subséquente du PIB ne correspond pas à la perception des gens de ce qui compte pour eux.

Ainsi, en complément des variables économiques classiques comme le PIB, d’autres variables économiques (ou en complément non-économiques) sont nécessaires pour se rapprocher de ce qui importe aux gens.

 

En conclusion, on observe donc un effet ciseau : d’un côté, une financiarisation de la culture économique nécessaire pour comprendre le monde donc un niveau d’abstraction plus important ; d’un autre côté, une nécessité d’ancrer la culture économique dans ce qui compte pour les gens et réduire le décalage avec leur perception, d’où un niveau de concrétude plus important. La culture économique est donc soumise à cette tension entre l’abstrait et le concret.

 

 

2. Comment expliquez-vous la méfiance des jeunes vis-à-vis de l’entreprise, de la mondialisation, du capitalisme ?

 

On observe d’abord un effet purement générationnel avec une montée en puissance de la Génération Y qui représente 13 M de personnes et 21% de la population française. Cette génération recherche du sens, veut s’engage citoyennement et n’est pas charmée par les concepts d’entreprise et de capitalisme.

 

Par ailleurs, une seconde raison est potentiellement une interrogation légitime sur l’importance de l’économie. Pour comprendre cette interrogation, examinons le paradoxe d’Easterlin, qui porte le nom d’un économiste Américain né en 1926, célèbre pour son article en 1974 « La croissance économique améliore-t-elle le lot humain ? Des preuves empiriques. ». Easterlin remet en question la corrélation entre le PIB et le bien-être. Il effectue une analyse où il examine cette relation entre les pays. La courbe de forme logarithmique, montre une forte corrélation en deçà d’un seuil situé entre 12 et 18 000 $ de PIB par habitant. Au delà, la courbe s’infléchit et le coefficient de corrélation est moindre.

 

 

Ensuite, conduisant une analyse similaire à l’intérieur d’un pays donné, en examinant l’évolution dans le temps, il observe qu’il n’y a pas d’augmentation de bien-être lorsque le PIB augmente.


 

Deux explications sont évoquées : la comparaison et l’adaptation hédonique. La piste de la comparaison énonce que le bien-être des individus est corrélé à leur position relative en termes de richesse. Une augmentation nationale du PIB qui laisserait les positions relatives inchangées serait donc neutre pour le bien-être des gens. Par ailleurs, l’adaptation hédonique statue que les individus s’accoutument aux améliorations de leurs conditions matérielles de vie. Une augmentation du PIB d’un pays est donc progressivement neutralisée dans la perception des individus, laissant leur bien-être inchangé.

Le paradoxe d’Easterlin est sujet à controverse et a subi les attaques de Veenhoven et Hagarty en 2003 puis de Stevenson et Wolfers -en 2008. En l’état actuel des connaissances, on s’accorde à dire que :

  • il y a bien corrélation entre PIB et bien-être interpays même si la relation est moins forte au delà d’un seuil
  • la corrélation est nulle ou faible à l’intérieur d’un pays entre l’évolution du PIB dans le temps et celle du bien-être.

Voir les cours de Claudia Senik sur le sujet.

 

En conclusion, on peut donc faire l’hypothèse que l’économie, ou en tout cas son expression la plus commune dans la sphère publique, c’est à dire la croissance ne soit pas robustement corrélée dans l’esprit des gens à leur bien-être. On peut alors formuler la préconisation suivante : conduire des recherches pour affiner le lien entre évolution du PIB et bien-être. Plus précisément ou plus pragmatiquement, quelle différence de bien-être une croissance de 1 ou 3% représente-t-elle ?

 

3. Quelle mesure adopteriez-vous pour réconcilier les Français et l’économie ?

 

La proposition de la Fabrique Spinoza est la suivante : diminuer la distance entre la discipline économique et ce qui importe aux gens. En effet, la 1ère étape pour réconcilier, c’est d’intéresser.

 

Cette proposition générale se décline en 4 préconisations concrètes ci-dessous.

 

Première proposition : Intensifier le travail sur les indicateurs de développement économique et de progrès sociétal.

En effet, les indicateurs sont un bon endroit pour faire se rencontrer 2 sphères : celle économique (croissance, pouvoir d’achat, revenus, etc.) et celle sociétale (éducation, santé, lien social, temps de loisirs, etc.).

Le travail de construction est à poursuivre dans la lignée de la commission Stiglitz, des travaux menés par l’INSEE et par l’OCDE, notamment son indice « Your better life index ». Ensuite les travaux doivent quitter le domaine technique et s’incarner dans le débat politique et démocratique, afin de permettre aux gens de se saisir du sujet. En effet, les indicateurs sont un travail dans la sphère économique mais qui prend en compte ce qui importe aux gens, c’est donc le bon endroit pour intéresser les Français à l’économie.

 

Deuxième proposition : Poursuivre le travail de consultation nationale amorcé par l’INSEE sur ce qui compte pour les Français.

De manière comparable à ce qui a été réalisé au Royaume-Uni, la consultation nationale lancée par l’INSEE doit être systématisée et donner lieu à un débat citoyen. Dans le champ économique, cette consultation permettra de déterminer les concepts économiques qui parlent aux Français : revenus par ménage, épargne, inflation, etc.

 

Troisième proposition : Soutenir le développement de la recherche et de l’enseignement de l’économie du Bonheur.

Aujourd’hui encore considérée comme hétérodoxe, l’économie du bonheur est la branche de l’économie qui fonde son analyse sur le bien-être subjectif déclaré des individus. Des chercheurs robustes y travaillent comme Claudia Senik et Andrew Clark à l’Ecole d’Economie de Paris. Cette recherche est fondamentale car elle part de ce qui importe aux gens puis bâtit autour. Notamment des recherches évoquées plus haut sont à conduire pour affiner le lien entre PIB et bien-être subjectif.

 

Quatrième proposition, pour réconcilier les Français avec les entreprises, encourager le mouvement de Responsabilité Sociale des Entreprises (RSE).

On assiste une convergence entre le tiers secteur et le monde de l’entreprise. D’un côté, des associations et fondations en pleine professionnalisation, qui intègrent les contraintes du monde économique et son fonctionnement, le Groupe SOS en étant un bon exemple. De l’autre côté, un mouvement de responsabilisation des entreprises. Cette tendance est à encourager. Les responsabiliser c’est réduire leur distance aux Français. A ce titre, les deux amendements votés par l’assemblée le 11 octobre remettent en question les objectifs du Grenelle et vident leur substance des textes de loi sur la RSE en allégeant les obligations des entreprise en termes de rapports administratifs et en décalant le déploiement de la loi d’un an. Ces 2 amendements sont à contre-courant d’un réconciliation des Français avec le monde de l’entreprise. Il est par ailleurs simpliste de croire que cet allégement rendra les entreprises plus compétitives, la responsabilité sociale d’une entreprise étant un cercle vertueux y compris économiquement.

 

En conclusion de ces 4 propositions, pour la Fabrique Spinoza, c’est à l’économie de faire le pas vers les Français en intégrant les éléments qui leur importent.