En mars 2011, lors des débats de préparation du 12ème plan quinquennal, la Chine a fait de l’amélioration de la qualité de vie de ses habitants une priorité

30 ans de développement économique ont transformé la Chine. Les chinois sont aujourd’hui bien plus riche qu’ils ne l’étaient il y a quelques décennies. Pourtant, ils reportent fréquemment ne pas être plus heureux qu’auparavant. Dans un sondage réalisé en ligne par le China Daily  en aout 2011 auprès de 1350 personnes, seuls 6% d’entre eux se déclaraient heureux. A peine 36% disaient avoir vu leur situation s’améliorer ces dernières années. Le sondage fut rapidement censuré.

Cette illustration du paradoxe d’Easterlin n’a pas échappé aux dirigeants du pays. Wen Jiabao, le premier ministre, a récemment fait de sa vision d’une « vie plus heureuse et plus digne » un objectif prioritaire et a stigmatisé un développement « déséquilibré, non coordonné et insoutenable ». Les séances annuelles de l’Assemblée Populaire Nationale (APN) conclues le 14 mars 2011 ont ainsi consacré de nombreuses heures de débat à l’amélioration de la qualité de vie du peuple chinois auquel la part belle est faite dans le 12ème plan quinquennal.

Moins de croissance économique, plus de bonheur

Car le PIB est un indicateur « dépassé » d’après le chef de gouvernement, qui a déclaré que la performance d’un gouvernement devrait être évaluée par la satisfaction des administrés, et non par ses pures performances économiques. C’est donc un développement économique plus lent, mais plus à même de profiter aux chinois qui a été entériné : l’objectif de croissance a été abaissé à 7% et le gouvernement semble aujourd’hui déterminé à contraindre les provinces à le respecter. Il a ainsi administré une douche froide aux gouvernements locaux qui annonçaient vouloir réaliser un doublement de leur PIB en 5 ans en leur ordonnant de revoir leurs objectifs à la baisse.

Parallèlement, des objectifs liés à l’établissement d’une société plus juste ont été affirmés dans le plan quinquennal. L’augmentation de l’objectif de croissance des revenus des chinois qui atteint aussi 7% visent à ce que tous profitent des fruits de la croissance. D’autres objectifs ambitieux, fixés en matière de construction de logements publics, de protection de l’environnement, de reforestation ou d’investissement dans la recherche ou l’éducation visent à mettre la croissance au service de la qualité de vie. La Chine se destine aujourd’hui à croître moins vite, mais mieux.

Les provinces en première ligne

Plusieurs provinces n’ont pas attendu l’ouverture des débats de l’APN pour faire du bonheur leur mot d’ordre au cours de la préparation de leurs propres plans quinquennaux. Le Guangdong se prépare à devenir un « Guangdong heureux ». La ville de Pékin promet à ses habitants des « vies heureuses et glorieuses ». Chongqing veut faire de ses habitants les plus heureux du pays. Nombreux sont les fonctionnaires à suggérer l’utilisation d’indicateurs de bonheur pour évaluer la performance des gouvernements locaux.

Connaître l’authenticité de cette adhésion à cet objectif est difficile : un tel enthousiasme est souvent un moyen pour les officiels chinois d’obtenir les bonnes grâces du gouvernement central.

Vers une société harmonieuse ?

Faire de la Chine un pays heureux : cet objectif apparaît dans la droite ligne de la vision d’une société harmonieuse affirmée par le président Hu Jintao depuis 2003, et nous pouvons nous réjouir de voir le pays le plus peuplé au monde faire de la satisfaction de ses habitants un objectif prioritaire.

Néanmoins, il faudra vérifier si les principes affirmés dans le plan quinquennal recevront une implémentation. En particulier, le gouvernement central devra s’assurer de la pleine coopération des gouvernements locaux sur lesquels reposent nombre des objectifs, ce qu’il a toujours eu beaucoup de mal à obtenir.

Il faudra surtout craindre que ces ambitions ne soient rien d’autre qu’une diversion au moment où le ralentissement nécessaire de la croissance chinoise et la lutte contre l’inflation risquent de faire monter le taux de chômage. Ces initiatives chinoises montrent toutefois que des circonstances économiques difficiles n’empêchent pas les gouvernements de se saisir des problématiques de bien-être. Au contraire, elles constituent des opportunités particulières à des moments où les marges de manœuvre sont partout ailleurs réduites.

On pourra enfin espérer que le cadre peu démocratique de la République Populaire ne verse pas dans un autoritarisme utopique visant le bonheur. En effet, la poursuite du bien-être doit s’accompagner d’une réflexion sur les cadres institutionnels dans laquelle elle se déroule et sur le niveau d’intervention souhaitable de l’Etat.