L’évolution des principales représentations du bonheur

 

Les conceptions du bonheur ont naturellement évolué au fil des âges, y compris au sein du monde occidental. Plus intéressant, derrière ces visions se dégagent un intérêt-désintérêt ou une faveur-défaveur plus ou moins marqué selon les époques. Le bonheur a tour à tour été plaisir pour les Hédonistes, idée vaine pour les Stoïciens, affaire d’équilibre pour les Epicuriens, puis relégué dans l’au-delà pendant la longue ère de l’Europe Chrétienne. Repensé collectivement et politiquement par les Lumières et les révolutionnaires, le XIXe siècle l’enterre à nouveau. Enfin, essuyant deux guerres mondiales, le principe du bonheur prend son essor après 1945. Plus récemment, depuis les années 2000, il occupe une part croissante – mais encore modeste – de l’espace académique et public. La Fabrique Spinoza, via le concept de bien-être citoyen, vise à le remettre sur le devant de la scène politique.

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Dans l’Antiquité grecque, trois principales visions du bonheur prédominent :

Les hédonistes : Ils valorisent le plaisir, quel qu’en soit le cout : seules comptent les sensations et les positives doivent être recherchées. Construits en repoussoir dès l’Antiquité et jusqu’à la fin du XXe siècle, les autres visions du bonheur se sont notamment développées contre eux.

Les stoïciens : La recherche du bonheur est une impasse. Le sage doit faire son devoir et rechercher le moindre mal, s’écarter des passions et ne ressentir ni la joie, ni la douleur ; il doit tendre vers un état d’ataraxie obtenu grâce au déploiement de sa volonté. Les stoïciens constituent un courant très influent de la philosophie antique, et perdurent à travers les siècles : leur pensée se transmet notamment à Sénèque ; christianisé par les pères de l’Eglise, ses idées se répandent dans le monde occidental.

Les épicuriens : Cette vision, intermédiaire entre les deux premières, s’apparente à une arithmétique des peines et des plaisirs. Le but des activités humaines est le bonheur. La vertu consiste à anticiper les peines et les jouissances et à choisir, en vue de maximiser le plaisir obtenu. Cette philosophie ne consiste donc pas dans une débauche débridée, mais dans une ascèse comptable des plaisirs et des peines. Ce n’est que dans la seconde moitié du XXe siècle que l’épicurisme connait un nouvel engouement. Auparavant, il est déconsidéré des moralistes, qui l’assimilent à l’hédonisme.

 

Europe chrétienne, de l’Antiquité tardive au XVIIIe siècle : La vie terrestre, « vallée de larmes », doit permettre d’expier le péché originel. Aussi doit-elle être consacrée à la recherche de la vertu chrétienne plutôt qu’à celle du bonheur, remis dans l’au-delà. La technique du bonheur consiste donc à respecter les règles édictées par l’Eglise, pour obtenir le paradis. Il n’est donc pas interdit d’être heureux, mais ce n’est pas l’idéal princeps. Dès lors, les représentations du bonheur restent relativement pauvres.

Bien que Pascal remarque que « tous les hommes recherchent le bonheur, jusqu’à ceux qui vont se pendre », le bonheur n’est pas considéré comme une vertu, jusqu’à la fin du XVIIe siècle.

 

XVIIIe siècle : Les philosophes des Lumières redécouvrent le bonheur et lui confèrent une nouvelle légitimité : il est avant tout collectif et politique ; certains, tel Rousseau, l’associent à la nature. Cependant, l’ « idée neuve » de Saint-Just le reste longtemps : elle consiste surtout à éviter le malheur et ne fait guère l’objet de réflexion poussée.

 

XIXe siècle- début du XXe siècle : Après la révolution française, le bonheur perd en partie de sa prégnance : d’autres idéaux plus légitimes sont mis en exergue, tel la puissance ou le devoir (religieux ou laïc), si bien que le bonheur est relégué derrière les autres finalités de la vie humaine. Dans les années 1930, il prend timidement son essor, mais la Seconde Guerre mondiale conduit à une nouvelle condamnation : le désir de jouissance des Français est rendu responsable de la défaite.

 

1945-nos jours : Après la reconstruction, les années 1950-1980 sont celles du sacre du bonheur : les Français se convertissent à cette valeur restée nouvelle et valident le devoir de bonheur. Légitimé, ses représentations, d’abord essentiellement négatives (le bonheur comme absence de malheur), se développent considérablement (modèle de la réussite sociale, puis de l’épanouissement) et les recherches scientifiques, influencées par le magistère anglo-saxon en la matière, contribuent à étoffer les diverses visions et chemins envisagés.

Rémy Pawin, professeur agrégé, docteur en histoire, auteur de Trente glorieuses, treize heureuses ? représentations et expériences du Bonheur en France entre 1944 et 1981

 

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