Jacques Fradin, Camille Lefrançois-Coutant.

Laboratoire de Psychologie & Neurosciences, Institut de Médecine Environnementale, Paris.

Les chercheurs ont longtemps considéré que la subjectivité n’était pas du domaine de la science. Dans ce cadre, le bonheur est sans doute l’un des derniers registres de la psychologie à n’avoir pas bénéficié de l’attention de la plupart des spécialistes tant il reste considéré comme la quintessence de la subjectivité.

 

D’un point de vue biologique, le fonctionnement de nos métabolismes, de nos cellules et même de nos comportements sont considérés comme autorégulés. En d’autres termes, ils seraient orientés vers (asservis à) la satisfaction d’un besoin biologique. Ils sont activés par le déficit et freinés par l’excès de résultat (de produit final).

Une composante instinctive pourrait participer à l’accès de l’individu au bonheur. Cette composante se définirait notamment au travers de l’état de calme, lequel faciliterait l’accès aux plaisirs. Cet état de calme dit « instinctif » relève du circuit de la récompense, sous-tendu par l’activité du faisceau moyen du cerveau antérieur. Il s’oppose aux trois états de stress usuellement considérés que sont la Fuite, la Lutte et l’Inhibition (op. cit. Laborit, 1986 ; Bandler et al., 2000).

Une deuxième composante pourrait également concourir au vécu de bonheur, mais cette fois-ci dans son versant émotionnel. On suppose dans ce cas qu’elle pourrait être sous-tendue par l’activité des réseaux et circuits dits limbiques. Elle inclurait notamment la dimension structurelle de ce que l’on pourrait considérer comme un trait de personnalité (cf. Weiss et al., 2008). Pour autant, selon le modèle de Robert Cloninger (Cloninger & Gilligan, 1987 ; Cloninger et al., 1993 ; Hansenne, 2001) ou de Fradin & Lemoullec (2006), nos motivations profondes et dites primaires seraient directement induites par nos gènes et/ou l’épigenèse précoce (i.e. constituée lors de la période de développement dite sensible). Il serait donc peu sensible à l’échec, à la différence des motivations dites secondaires ou extrinsèques qui pourraient davantage être issues de mécanismes de conditionnement classique de type stimulus/ récompense, supposant un mécanisme de renforcement synaptique de Hebb (1949).

Enfin, une troisième composante du bonheur pourrait être liée au fonctionnement de deux modes mentaux génériques, l’un dit « automatique », l’autre dit « adaptatif » et supporté par le cortex préfrontal (Fernandez-Duque & Posner, 2001 ; Dijksterhuis et al., 2006 ; Dijksterhuis & Nordgren, 2006 ; Fradin et al., 2008 ; Waldinger et al., 2011). Ces deux modes de fonctionnement sont impliqués dans la gestion des capacités de résilience, notamment dans l’alternance de situations de maîtrise et de non maîtrise. Cette agilité, que l’on peut considérer comme essentielle dans la prévention des facteurs internes du stress (ou stressabilité) tout autant que pour gérer de façon efficace les facteurs externes (ou stresseurs), facilite à la fois le rétablissement de l’état de calme et l’acquisition d’une véritable méta-compétence, couramment associée à des vécus comme le sang-froid, le flegme, la sagesse ou la sérénité… C’est sans doute sur ce type de processus qu’agissent non seulement la Gestion des Modes Mentaux (une des méthodes de l’ANC), mais aussi certaines approches en Thérapie Comportementale et Cognitive (cf. Lutz et al., 2004 ; Reineke et al., 2015) telle que la dite Pleine Conscience (Mindfulness,) ou encore la Thérapie de l’Acceptation et l’Engagement (Acceptance and Commitment Therapy).

Dans cette troisième composante, le bonheur pourrait se définir comme un niveau d’intensité et de satisfaction du mode mental considéré. Au mode mental dit « automatique », pourrait correspondre un bonheur ou un épanouissement trouvé dans la sensation de maîtrise, de travail bien fait et poli avec amour, de traditions adoptées et accomplies jusqu’à la virtuosité. En revanche, les caractéristiques cognitives attribuées au mode mental adaptatif laissent penser que la sensation de bonheur y serait traduite par une capacité à appréhender en toute légèreté l’imprévu (état dit de flow), à improviser, à saisir davantage d’informations.

Selon ces hypothèses, le bonheur ne serait donc pas un mais multiple. Le bonheur, définissable en fonction de plusieurs « contenants » et multicomposants, expérimentable au travers d’une multitude de « contenus », serait donc à la fois structurel et largement modulable.

Par ailleurs, la composante du bonheur qui semble liée à l’agilité de la résilience pourrait être indéfiniment développable. A la différence du(des) plaisir(s) consommatoires (instinctifs) ou émotionnels secondaires (renforcés par le succès et débranchés par l’échec) et en complément des motivations primaires, il constituerait une sorte de levier permettant de produire de l’initiative, de l’investissement d’action à long terme, même hors de tout succès immédiat et tangible.

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