Les travaux initiés lors de la Commission Stiglitz sont restés sans développement politique ou idéologique, suite à une difficulté de nos dirigeants politiques à s’approprier le changement de paradigme de la mesure du bien-être. Les travaux et les débats doivent être relancés et occuper une part importante de la campagne Présidentielle.

Le 8 février 2008, Nicolas Sarkozy mandatait la Commission Stiglitz-Sen-Fitoussi pour élaborer de nouveaux indicateurs de richesse et de bien-être pour la nation. Composée de 27 membres, principalement économistes, dont 5 prix Nobels, cette « Commission sur la mesure du développement économique et du progrès social » avait pour mission de « déterminer les limites du PIB en tant qu’indicateur des performances économiques et du progrès social, de réexaminer les problèmes relatifs à sa mesure, d’identifier les informations complémentaires qui pourraient être nécessaires pour aboutir à des indicateurs du progrès social plus pertinents, d’évaluer la faisabilité́ de nouveaux instruments de mesure et de débattre de la présentation appropriée des informations statistiques. »

 

Un rapport Stiglitz innovant dans ses propositions et incitant notamment à la mise en avant du bien-être dans les mesures.

Un an plus tard, la commission présentait son rapport le 14 février 2009 donnant 4 grandes orientations. La première était de mesurer la durabilité de notre développement, et de le faire de manière séparée de la mesure de notre situation présente, mais aussi de manière pragmatique. La commission proposait également d’améliorer les outils de mesure en prenant en compte des éléments pas ou mal mesurés, comme la qualité des produits, les richesses produites par les pouvoirs publics ou les activités non marchandes. En 3e recommandation, le rapport préconisait un changement de paradigme radical en centrant notre attention sur les ménages, c’est à dire en passant de la mesure de la production à celle des revenus ou des consommations, y compris les aides et prestations des services publics. Enfin, moderne dans ses conclusions, la commission proposait un 2e changement de paradigme majeur et recommandait d’élargir le spectre de mesure en se focalisant sur une nouvelle variable : le bien-être des individus. Le rapport proposait ainsi de prendre en compte de nouvelles dimensions (caractère multidimensionnel du bien-être) et de mettre en regard bien-être objectif et subjectif. La conclusion de l’étude appelait donc le lancement de nouvelles études et enquêtes statistiques, principalement autour du bien-être pour alimenter la réflexion politique et le travail sur les indicateurs.

Voir le rapport complet de la Commission Stiglitz.

 

Le 14 février 2009, lorsque Nicolas Sarkozy accueillait ce rapport, il lui réservait un discours enthousiaste, volontaire et puissant, comme l’illustrent les citations ci-dessous :

« J’ai la conviction profonde que nous ne changerons pas nos comportements si nous ne changeons pas nos indicateurs. […] Nous devons changer les critères de nos organisations sociales et de nos politiques publiques. Ce n’est rien moins qu’une formidable révolution qui nous attend. Chacun le pressent. Quels sont ceux qui pourront passer du pressentiment à l’action ? […] Si nos modèles se révèlent avoir été des contre-modèles, alors la nécessité du changement s’impose. […] Une démarche de réflexion collective est engagée, elle ne s’arrêtera pas. […] Il y aura un avant et un après cette commission. […] La crise nous oblige à imaginer un nouveau modèle, un nouveau monde. Dans les circonstances actuelles, ce rapport n’a pas une importance technique mais politique. Recevoir ce rapport est un acte politique qui engage la France et ma responsabilité. […] La France mettra ce rapport à l’ordre du jour de toutes les réunions internationales. […] Et si l’Europe montrait le chemin plutôt que le suivre. […] La raison pour laquelle les gens se sentent moins bien lotis malgré l’augmentation du PIB est simple : c’est vrai. »

Lire le discours complet de Nicolas Sarkozy.

 

Un discours d’accueil qui ne fait aucune référence au bien-être.

On pourra faire une première remarque sur le discours d’accueil de Nicolas Sarkozy : seulement une partie du rapport a été entendue par celui-ci. En effet, la conclusion du rapport accordait une place importante au concept et à la mesure du bien-être, puisqu’en 16 pages, le mot était utilisé 31 fois, et le mot « bonheur » 2 fois. Or dans les 32 minutes de discours de réception du Président de la République, aucun des 2 mots n’était cité, et il utilisait une fois le terme d’ « épanouissement ». La portée de ce constat est forte : l’appropriation du concept le plus innovant de la commission ne s’est pas faite.

Pour symptôme, la commission Stiglitz est restée sans suite politique ni idéologique auprès de nos dirigeants. En revanche, comme recommandé en toute dernière proposition de la synthèse du rapport, des travaux statistiques ont bien été lancés, mais sans relais dans le débat démocratique ou politique.

 

Émergence du collectif FAIR, aiguillonnant les travaux de la Commission mais étiquetée « alternative ».

Par ailleurs, en marge des instances dirigeantes, et suite à la constitution de la commission Stiglitz, les réseaux de la société civile travaillant sur les nouveaux indicateurs de progrès « au-delà du PIB », dans une vision renouvelée de la richesse ou du développement humain durable, ont créé le collectif FAIR : Forum pour d’Autres Indicateurs de Richesse. Le travail post-Stiglitz s’est donc poursuivi idéologiquement dans la société civile. Toutefois, le collectif FAIR s’est vu étiqueter comme alternatif et souffre aujourd’hui pour se faire entendre par les dirigeants politiques.

Retrouver le site de FAIR.

 

Relance du travail sur les indicateurs de développement 1 an plus tard.

Un an après la réception du rapport, Nicolas Sarkozy décidait de relancer le travail engagé par la commission Stiglitz. Le 4 février 2010, lors du 12e conseil des ministres franco-allemands, Angela Merkel et lui commandaient un travail complémentaire par le Conseil d’Analyse Economique et le Conseil Allemand des experts en Economie, formulant ainsi son objet : « Qu’est-ce que la prospérité pour des nations industrielles, extrêmement développées ? C’est à cette question qu’il faut répondre ensemble dans l’optique du développement durable. » Ainsi, lors du lancement conjoint de cette 2e étude, les concepts de bien-être n’apparaissaient toujours pas dans les discours des 2 chefs d’Etat.

Lire la conférence de presse Franco-Allemande de lancement des travaux

 

Les 3 conclusions du rapport Franco-Allemand, avec un accent à nouveau mis sur le bien-être

Le 31 décembre 2010, le rapport annoncé paraissait, faisant ressortir 3 conclusions :

– le maintien et l’accroissement du bien-être sont inséparables de la performance économique, souvent résumée par le PIB (puis discussion sur ses limites)

– le bien-être est multi-facette et nécessite plusieurs indicateurs qui doivent néanmoins être limités en nombre et relativement simples à produire

– le bien-être doit être durable

Lire le rapport complet Franco-Allemand.

Nous ferons remarquer que le premier point est discuté, notamment dans le courant de pensée d’un économiste Américain Easterlin qui a donné son nom au paradoxe éponyme en réfutant partiellement le lien entre bien-être et performance économique au delà d’un certain seuil.

Pour en savoir plus sur Easterlin.

 

A nouveau, aucune mention du bien-être dans le discours d’accueil Franco-Allemand du nouveau rapport.

Lors du conseil des ministres conjoints du 10 décembre 2010, les chefs d’Etat Allemand et Français annonçaient la sortie de ce rapport en ces termes : « Nicolas Sarkozy a chargé, il y a quelque temps, la commission Stiglitz de s’occuper des questions de la croissance dans le monde et en Europe. Cette commission a formulé des propositions et nous avons demandé à nos comités d’experts de faire des propositions pour les stratégies de croissance dont nous aurons besoin, c’est ce qui sera présenté pendant le déjeuner tout à l’heure auquel participeront également les chefs d’entreprise (du groupe d’Evian) ». On notera 3 éléments. Tout d’abord, à nouveau, aucune mention du concept de bien-être n’aura été faite. De surcroit, la vision est centrée sur la seule croissance économique, d’où l’invitation des chefs d’entreprise. Enfin, aucune visibilité n’aura été donnée à ce rapport poursuivant les travaux de la Commission Stiglitz.

Lire le discours d’accueil Franco-Allemand

 

L’OCDE lance un nouvel indice de mesure du progrès des sociétés.

Récemment, les 24 et 25 mai 2011, l’OCDE célébrait son 50e anniversaire et y présentait son indicateur de progrès sociétal baptisé « Your better life index », faisant figurer 11 dimensions pour mesurer l’avancée d’une nation, prenant en compte logement, éducation, santé, vision subjective, etc. L’OCDE faisait ainsi preuve d’une vision résolument moderne.

Plus d’information sur l’indice de l’OCDE.

 

François Fillon concluait la célébration en ces termes peu inspirés :

« L’OCDE définit […] les grands enjeux de notre temps qui appellent aussi son expertise. Il y a […] le renouvellement de nos critères de mesure pour la croissance et le progrès humain. La Commission Stieglitz-Sen-Fitoussi a réalisé un travail très important dont nous attendons encore beaucoup. La capacité d’analyse de l’OCDE lui garantit un rôle de premier plan pour les années à venir. Demain, sous la Présidence de Madame Clinton, votre organisation traitera des nouveaux paradigmes du développement. Il n’y a plus de modèle unique de développement. Il y a un nouveau monde qui est en train de se dessiner sous nos yeux. » Poursuivant son discours, François Fillon le concluait ensuite ainsi, peinant à se distancier du paradigme classique : « A 2,2 % de croissance pour 2011, les prévisions de l’OCDE sont supérieures à celles que faisait mon Gouvernement.

Lire le discours complet de François Fillon.

Le même jour, lors du G20 de Deauville, sous la Présidence Française, en la présence de Nicolas Sarkozy, aucune mention n’était faite du sujet des indicateurs de développement.

 

Un manque d’appropriation du concept de bien-être par les politiques.

On aura donc observé une dilution dans le temps du discours politique sur les indicateurs de développement, avec des discours de moins en moins marqués par leur ambition et le changement paradigme qu’ils appellent. On peut également souligner un manque d’appropriation du concept de bien-être citoyen par les dirigeants politiques, aucune des nombreuses mentions du terme dans les rapports des commissions n’étant relayée par ceux-ci. On reconnaitra enfin que les relais médiatiques assurés sur ces sujets se sont amoindris depuis la commission Stiglitz.

Quant aux partis politiques Français, sur une étude lexicographique de l’Internaute publiée le 4 janvier 2011, menée auprès de 35 personnalités politiques Française entre le 1er janvier et le 30 juin 2010, répertoriant les discours et écrits, soit au minimum 500,000 mots pour chaque, aucun ne fait mention du mot bonheur ou bien-être. Ce thème est donc très éloigné des préoccupations des hommes politiques Français.

Voir l’étude complète de l’internaute.

 

La Fabrique Spinoza pour une inscription de ce débat à la présidentielle 2012 et une appropriation du thème par les politiques.

La Fabrique Spinoza pense que ce thème des indicateurs de richesse, centrés sur le bien-être citoyen, est fondamental et doit être porté dans le débat public, médiatique et politique. Il doit être intégré dans le discours et le paradigme de pensée de nos dirigeants politique et quitter le seul royaume du travail expert ou statistique. La Fabrique Spinoza œuvrera pour que ce débat fasse partie de l’agenda politique de la campagne Présidentielle.