Jacques-Pierre Mariot

Passage de relais chez la Fabrique Spinoza : Jacques-Pierre Mariot quitte le poste de Président, qu’il a occupé pendant trois ans au sein de notre bureau associatif. Le moment de faire le point sur son expérience, sa vision de la Fabrique et de son évolution, ses aspirations et ses projets futurs.

FABRIQUE SPINOZA : Quelle a été votre motivation à vous impliquer au sein de la Fabrique ?
JACQUES-PIERRE MARIOT : «La Politique c’est le goût de l’avenir». J’aime cette définition de la Politique de Max Weber. Pour moi rejoindre la Fabrique Spinoza, c’est, m’emparant de cette notion de «bonheur citoyen», contribuer à faire bouger les lignes, à agir politiquement de manière novatrice, en dehors des luttes de pouvoir qui accaparent et stérilisent  les partis politiques classiques. Ce qui m’a convaincu, c’est ce couple «bonheur citoyen» : d’une part le bonheur qui évoque un parcours individuel, un quelque chose ressenti intimement par chacun d’entre nous, et d’autre part, la citoyenneté, notion qui évoque une dimension d’insertion dans la cité vitale pour chaque individu. Le bonheur sans la citoyenneté nous fait tomber dans le marketing du bonheur, dans la tyrannie de la positive attitude…

F. S. : Quelles étaient vos missions ?
J.-P. M. : Missions, c’est beaucoup dire, ça s’est surtout formalisé au fil de l’eau, le poste de président étant nouveau. Animation d’un premier séminaire des passeurs de Bonheur en mars 2014 pour donner corps à notre communauté, appel national à agir concrètement et à rejoindre nos groupes de travail suite aux terribles attentats de Charlie et du Bataclan, formaliser notre manière d’accueillir les initiatives spontanées que nous suscitons, prendre a parole dans une émission de la radio suisse romande, impulser de nouveaux groupes de réflexion… excusez moi de ce vrac… Je rajouterais accompagner à distance des initiatives à Perpignan ou Aix autour du bonheur au travail, intervenir dans un colloque de travailleurs sociaux à Nice sur le thème «prévention de la radicalisation» et j’en oublie…

F.S. : Que vous a apporté votre expérience dans la Fabrique ?
J.-P. M. : La richesse des échanges et des rencontres qui donnent confiance, donnent envie de construire. Et aussi l’expérience d’un exercice délicat d’«équilibriste» : à la fois marcher dans les traces du créateur que j’ai voulu rejoindre, Alexandre, et apporter à la Fabrique ma propre sensibilité et mes réflexions.

F.S. : Auriez-vous un moment fort de votre expérience que vous aimeriez partager ?
J.-P. M. : Oui, c’était lors d’une séance «Think lab» pour l’élaboration de la future stratégie régionale, 2016-2021 de la Région Ile de France où j’étais invité. J’y intervenais sur le thème «Ville sensible, ville émotionnelle». Quelle surprise de ressentir l’intensité de l’écoute et de l’intérêt de ce groupe de prospective, à vocation plutôt économique, et quelle satisfaction de pouvoir inoculer cette notion de bien-être dans l’esprit de ceux qui pensent l’avenir de nos territoires de vie.

F.S. : Aujourd’hui, pourquoi ce départ du bureau associatif ?
J.-P. M. : D’abord parce que trois ans de présidence c’est juste bien pour une organisation vivante dans laquelle les attributs du pouvoir doivent être repensés. Ensuite c’est une fonction très chronophage alors que j’ai maintenant l’envie de passer du bonheur citoyen à l’hédonisme… à me faire plaisir dans un projet personnel qui va me prendre tout mon temps… J’abandonne la présidence, mais je reste impliqué dans les actions de la Fabrique, en particulier dans le groupe de réflexion «ville positive».

F.S. : Quel est ce projet ?
J.-P. M. : C’est  un  vieux projet… là où j’habite, à Thonon les Bains, ville moyenne au bord du Lac Léman avec un niveau de convivialité médiocre. Dans un ancien atelier de menuisier au centre ville, je vais créer un lieu difficile à définir : entre épicerie gourmande, espace de co-working et dégustation de produits fermiers authentiques, artisanaux et surtout savoureux… Refaire le monde autour d’un petit vin blanc de la vallée d’Aoste…

F.S. : Qu’est-ce que vous aimeriez voir chez la personne qui prendra votre relève ?
J.-P. M. : Difficile de répondre… Que cette personne sache mieux que moi fédérer les énergies !! Qu’elle sache inventer et instaurer des moments rituels de «régulation» : des pauses où l’on prend le temps tous ensemble, pour dire ce qui va, ce qui ne va pas dans notre fonctionnement, ce qu’on pourrait faire pour être plus efficace et plus joyeux entre nous… Éviter les sédiments négatifs, et faire que l’énergie circule… bref, contribuer à construire une gouvernance participative.

F.S. : Que souhaiteriez-vous pour l’avenir de la Fabrique ?
J.-P. M. : Plusieurs thèmes qui me tiennent à cœur : stimuler le dialogue interculturel, développer l’esprit de médiation, perte d’emploi et résilience, de la sanction à la reconstruction en milieu carcéral, rôle plus actif au sein de la Réserve Citoyenne auprès de enseignants… Il faut que la Fabrique consolide son positionnement de «think tank», c’est-à-dire qu’elle produise de la pensée, qu’elle fabrique des outils de réflexion dans la complexité de notre monde. J’aimerais bien sûr qu’elle persévère à installer dans le débat public cette belle notion de «bonheur citoyen» car l’enjeu majeur, à mes yeux, pour nous tous aujourd’hui, est plus que jamais de «faire société» : aider à réparer ce qui nous fragmente, contribuer à repenser un pacte social revivifié, et ne pas avoir peur de penser la violence et ses causes, intervenir là où c’est sensible : l’école, la ville, les managers, les élus… L’énergie renouvelable la plus précieuse est notre bien commun relationnel : redonner du sens au fait d’être côte à côte, que ce soit à l’école, dans l’entreprise ou dans un quartier…